vendredi 6 avril 2018

243 - Le testament de l'âne


Rien de mieux qu'un héritage pour déchirer une famille. Nous en avons, en ce moment, le plus brillant exemple étalé complaisamment sous nos yeux dans les média. Les guerres de succession dressent frères, sœurs et autres ayant-droits les uns contre les autres. Il faudrait être un âne pour imaginer que l'attrait de l'argent ne peut attiser des rancœurs infinies et indéfinies.
Justement c'est le testament d'une ânesse que la chanson ouvre devant nous sur un mode satirique. Asservi par l'homme tout au long de sa vie pour porter des charges, l'animal se contente, de son vivant, d'être entêté et de faire de la résistance passive. Il se venge après sa mort par des dernières volontés qui n'ont rien à envier à bien des exécutions testamentaires.
Pour écouter la chanson et lire la suite :
Ne figurant pas dans la liste des viandes commercialisables, comme son compère le bœuf, l'âne peut mourir de vieillesse, ce qui lui laisse le temps de faire son testament. La liste des bénéficiaires dans notre chanson n'est pas très étendue. Voici donc une liste complémentaire qui varie selon les lieux où elle a été chantée :
Aux petits ânons, ses enfants, sont généralement accordés les pattes, les oreilles, la crinière ou la selle. Ça ne vaut pas les droits sur le dernier album posthume de l'âne mais c'est toujours mieux que rien.
Aux notables locaux reviennent des accessoires utilitaires : la queue servira « d'aspersoire » au curé. Ce qui est situé en dessous est souvent attribué au notaire. Il aura mon trou du cul pour boire, et quand il aura bien bu dedans s'en fera un écritoire
Fernand Guériff, a noté d'autres versions que celle ci. A Donges, le testament donne :
la bride au curé, la selle à son vicaire
la croupière au grand valet, la queue à la chambrière
et pour toi mon cher éfant, mon...pour boire
Dans le même secteur (St Nazaire) la chanson recueillie par Gaston Le Floc'h se termine par :
Et vous monsieur pour tout paiement
Un' gross'merde au bout d'un bâton
L'origine de cette chanson, si elle ne se perd pas dans la nuit des temps, remonte tout de même aux pratiques de la fête des fous, survivance chrétienne des saturnales païennes qui trouvaient leur place dans les derniers jours de l'année. Ces fêtes, où tout semblait permis, ont disparu à peu près en même temps que l'arrivée du protestantisme. La fête de l'âne en serait le dernier avatar, rappelant l'importance de cet animal dans la vie de Jésus : présence chaleureuse de l'âne dans la crèche, fuite en Egypte de Marie, Joseph et l'enfant à dos d'âne (1) et entrée du Christ à Jérusalem sur un âne. Des historiens ont rapporté les circonstances de cette fête et en particulier de chansons qui se terminaient toujours par un « Hi !han ! » répété trois fois. Pour le texte, ces chants n'avaient rien à voir avec le notre. Mais tous les refrains du « testament de l'âne » ont bien conservé cette tradition et nous invitent à braire tous en chœur.
Dater exactement l'origine de la chanson relève, comme d'habitude, de l'approximation. Ce qu'on sait de plus précis c'est qu'on la trouve dans les « chansons de Gauthier-Garguille » imprimées en 1632. Le folkloriste belge Léonard Terry (2) signale que le thème était déjà présent dans le chansonnier huguenot de 1605 sous le titre d'une chanson satirique : « le légat de la vache à Colas ».
Bon nombre de versions situent la chute de l'ânesse au fossé « en revenant de la foire de Saint Martin ». Ses dernières volontés prouvent que l'âne n'est pas si bête. Une autre chanson est là pour le rappeler. C'est l'histoire de l'âne qui joue un tour au loup qui voulait le manger en allant aux noces. Mais c'est une autre histoire.

notes
1 – cf. chanson n°158, la fuite de Marie (juin 2016)
2 – recueil d'airs, de cramignons et de chansons populaires à Liège – L. Terry / L. Chaumont – 1889 (page 248)

interprètes : Annick Mousset et Isabelle Maillocheau
source : Le Trésor des Chansons Populaires Folkloriques, de Fernand Guériff, Tome 1, p.258 répertoire Marie-Louise Tattevin - autre version dans le tome 3, p. 229 (récolte Gaston Le Floc'h)
catalogue P. Coirault : 10602 – le testament de l'ânesse
catalogue C. Laforte : I, C-29 - le testament de l'ânesse (ou de la moutonne)


L'âne est tombé dans le fossé – Han han han
La pauvre bête est morte ! Hihan Hihan
La pauvre bête est morte !

Et tous ses petits ânichons
Maman êtes vous morte ?

Non, non mes petits ânichons,
Car je rechigne encore

Ferez vous faire un testament,
Ou n'en ferez vous point faire ?

On fit venir un avocat
Pour qu'il prenne bonne note

Au tambour, je donne ma peau
Pour battre la retraite

Au chien je donne tous mes os,
Pour qu'il fasse bonne chère

Et à tous mes p'tits ânichons,
Mon esprit en partage

Ceux qui ne seront pas contents,
Ne seront pas raisonnables.

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