vendredi 9 décembre 2016

179 - Le père Boniface


L'anguille n'est que rarement présente dans la chanson pour ses seules qualités gustatives. N'en déplaise aux gastronomes, c'est dans la métaphore qu'elle y a gagné sa place. L'histoire de la mère et sa fille qui se disputent une anguille trouvée dans une gerbe de blé est sans doute la plus connue. L'anguille frétille, se dérobe, est insaisissable, elle a toutes les qualités pour faire un bon sujet de chansons coquines ou à double sens. C'est le cas ici où elle partage la vedette avec un membre de ce clergé que la chanson populaire aime bien brocarder.
Nous avons dit populaire et non pas traditionnelle. La nuance est parfois subtile mais, encore une fois, si cette histoire a trouvé place dans le répertoire d'un chanteur « de tradition », on en connaît pourtant l'auteur.
Pour lire la suite et écouter la chanson :


L'anguille de la rivière à la table était le thème de la veillée-concert que nous avons organisée le mois passé à la demande du musée de l'Erdre à Carquefou, à l'occasion d'une exposition sur ce thème. Parmi toutes les chansons répertoriées, le père Boniface a eu son petit succès. Elle a été collectée en Brière, par Raphael Garcia, chez M. Aoustin, de Saint Joachim. Malgré la popularité de l'anguille dans cette partie de la Loire-Atlantique, cette histoire plaisante et grivoise n'est pas issue de la tradition locale. Nos recherches nous ont permis d'en trouver l'auteur, un certain Eugène Coutray de Pradel (1787-1857). Elle figure dans un recueil de chansons qu'il a publié en 1822 (1).
L'auteur se définit lui même comme « Membre correspondant des soupers de Momus ». Dans la vogue des goguettes et autres sociétés chantantes du 19ème siècle, les soupers de Momus réunissaient des chansonniers issus de la bonne société, autours de repas chez un restaurateur parisien. Les chansons composées pour la circonstance ont été publiées chaque année, de 1813 à 1828. Notre auteur n'était pas membre titulaire de cette société (seulement correspondant) mais composait, dans la même veine que ses collègues, des chansons de table, d'amour, etc
Vue par son auteur, l'aventure du père Boniface est définie comme une chanson « croustilleuse ». Il explique : « J'ai lu cette anecdote dans l'ancien Almanach Puce (2). M. Guichard en a fait un conte en vers ; j'en ai fait une chanson. Honni soit qui mal y pense ».
Nous ajoutons le texte intégral de cette version originale à celui collecté en Brière. Il n'a pas subi de transformations majeures, même si les paroles ont été changées. On est bien là dans un processus de transmission orale où la compo d'origine subit les mêmes déformations que toute chanson d'un auteur anonyme.
Félix Aoustin n'est plus là pour nous raconter comment cette chanson a intégré son répertoire. On suppose qu'elle devait être appréciée dans les repas, les veillées. En la reprenant, à vous de continuer la voie des disciples de Momus. Une divinité qui n'a, dans la mythologie, qu'un rôle mineur : dieu de la raillerie, des critiques malicieuses et des bons mots. Bref, un bouffon ou un boute en train ! On ne peut pas demander à toutes les chansons de véhiculer des messages ou des bons sentiments.

notes
1 - Les étincelles: recueil de chants patriotiques et guerriers, de chansons de table et d'amour, par Eugène Coutray de Pradel, Membre correspondant des soupers de Momus, chez les marchands de nouveautés, Paris 1822
2 - l'almanach Puce ou Almanach nouveau de l’an passé était un recueil satirique imprimé à Genève à la fin du 18ème siècle

interprète : Janig Juteau avec la participation de Martine et Daniel Lehuédé et Jean-Louis Auneau
source : Félix Aoustin, de Saint-Joachim (Loire-Atlantique), collecté par Raphaël Garcia en mai 1991
auteur : Eugène Coutray de Pradel, en 1822

Le père Boniface (version Aoustin)

S’en allant prêcher le carême
L’père Boniface a rencontré
Sur le chemin de la chapelle
Arthur qui venait de pêcher
Il lui fit cadeau d’une anguille
Une anguille d’excellent morceau
Bien qu’il soit prêt de monter en chaire
Le moine accepta le cadeau

Attiré par la gourmandise
Boniface n’avait pas songé
Que tout l’monde était dans l’église
Et d’son fardeau restait chargé
Que vais-je faire de cette anguille
Il lui vient un moyen fort bon
Il releva sa souquenille
L’attacha avec un cordon

Le brave Boniface monte en chaire
Tenant son anguille attachée
Il prononce un sermon sévère
Dont tout l’auditoire fut touché
Mais son aiguille frétillante
Qu’il avait si bien attachée
Soulevait sa robe mouvante
Laissant ainsi trop à penser

Les mamans sont très en colère
Les jeunes filles baissent les yeux
L’père Boniface d’un ton sévère
Dit ; j’connais l’objet scandaleux
Il releva sa houppelande
Et leur fit ainsi la leçon
Vous croyez que c’est de la viande
Mais non, mesdames, c’est du poisson !

L'anguille (version originale)

Un jour le frère Boniface
Sur le carême allait prêcher
Par hasard, auprès de lui passe
Guillot qui venait de pêcher
Le villageois offre au bon père
Une anguille d’excellent morceau
Quoique prêt de monter en chaire
Le moine accepta le cadeau

Excité par la gourmandise
Boniface n’a pas songé
Que tout le monde est à l’église
Du poisson il reste chargé
Où diable mettre cette anguille
Mais je trouve un moyen fort bon
Et sous son ample souquenille
Il l’attache avec un cordon

Il se montre enfin dans sa chaire
Croyant le poisson bien caché
Il parle, il prend un ton sévère
Dont tout l’auditoire est touché
Bientôt l'anguille frétillante
Qu’il n'avait pu bien enlacer
Agite sa robe mouvante
Et donne beaucoup à penser

D'abord les mamans sont surprises
Les fillettes baissent les yeux
On rit, le moine est dans les crises
Mais voyant l’objet scandaleux
Il relève sa houppelande
Et leur fait ainsi la leçon
Vous croyez que c’est de la viande

Mais non, mesdames, c’est du poisson !.

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